Les gagnants du concours de réécriture de conte

organisé avec Gallimard Jeunesse en décembre 2013

 

Une étreinte au goût de sel

(La petite sirène)

de Nathan Lévêque

 

Je nage. Là, dans l’Océan. Je n’ai besoin que de mes muscles, mes membres, ma force pour progresser dans cette immensité aquatique. Je ne regarde même pas d’où je viens, ni où je vais. Je ne le sais même plus vraiment. Ne comptent plus que mes bras qui repoussent l’eau, et mes pensées qui se perdent dans ce simple mouvement. Ma main s’envole et plonge dans l’eau. La repousse. Je vois dans ma tête la succession de déplacements engendrés par ce simple mouvement. Comme un battement d’aile de papillon créant un ouragan, ma main ne pourrait-elle pas causer un tsunami ? Puis mon autre main s’envole. Plonge. Et ainsi de suite. Mes bras sont des oiseaux qui à la force de leurs doigts me portent vers un ailleurs fantasmé.

Soudain, une vague se dresse face à moi, imposante, rugissante, effrayante.

Je suis emporté sous l’eau.

 

Il y a un petit garçon sur le port. Les yeux plein de larmes teintées d’émerveillement, il voit son père grimper cette interminable planche qui le mène sur le navire. Il se retourne. Agite la main avec un sourire d’écume. Le petit garçon court. Il veut monter. Il veut partir. Il veut rejoindre son père. Mais sa mère le retient. Elle le prend dans ses bras. Et la caresse de sa main dans les cheveux du petit garçon est comme le vent. Alors il ferme les yeux et se laisse aller à son chagrin, profond comme l’océan. Il ferme les yeux sur son père qui s’en va et sur cette mer encore trop vaste et dangereuse pour l’enfant qu’il est. Un enfant qui aimerait bien en découvrir les secrets. Il ferme les yeux.

 

J’ouvre les yeux. Aspire une grande bouffée d’air.

Et comme un poisson s’étoufferait, j’ai du mal à rejeter l’eau de mon corps, à lui réapprendre à respirer.

Avec plus de force, avec plus de rage, je me remets à nager.

Je fixe l’horizon. Inaccessible horizon. Limite sans cesse repoussée. But jamais atteint.

Je sens l’eau onduler sur mon dos nu. J’ai l’impression de ressentir la moindre goutte me caresser le corps, et entrer en moi. Je ne fais qu’un avec l’océan.

Au bout de quelques mètres, je me rends compte que j’ai la mâchoire crispée. Les dents serrées.

Une nouvelle vague me prend, m’enveloppe et m’emporte.

Je laisse ma bouche embrasser le goût du sel.

 

Il y a maintenant un adolescent sur le port. Un adolescent qui serre les dents de toutes ses forces. Pour ne pas pleurer. C’est l’océan qui a le goût du sel. C’est l’océan, l’océan l’océan.

Pourquoi alors qu’il est sur le port, a-t-il dans sa bouche ce goût si singulier ?

Pourquoi alors qu’il est sur le port, a-t-il l’impression de se noyer ?

Il n’y a plus de père. Il y a juste un bateau, une planche pour y grimper, des matelots et marins qui vont vers l’aventure, le large, l’ailleurs, l’incertain. Des inconnus.

Et un adolescent. Seul et démuni. Orphelin de son père. Fils du désespoir.

Il verse ce chagrin dans le port. Il hurle au ciel, aux mouettes, à qui veut bien l’entendre. Et elles lui répondent. Il a la vision brouillée, la tête qui tourne, les jambes fatiguées, il a comme l’impression de tomber.

Mais deux bras l’agrippent et l’éloignent du bord du port.

« Chut, mon enfant, nous allons nous en sortir. »

Il ne sait plus si c’est la voix de sa mère ou de la mer qui l’invite à s’abandonner entre ses bras.

 

Je remonte à la surface et reprends mes esprits.

J’ai failli sombrer, j’ai tout lâché, j’ai succombé à l’appel de l’océan et j’ai failli m’y perdre.

Je suis seul. Autour de moi, c’est une vaste plaine d’eau agitée par le vent qui s’étend. Au-dessus de moi, c’est une mer de nuage, une mer noire et inquiétante.

J’essaye de continuer. Je force, je m’exhorte à avancer, je dois la retrouver.

 

L’adolescent a un peu grandi. Il a pris quelques bons centimètres, des muscles. Son regard s’est durci.

Il n’est plus sur un port. Mais sur un pont. Un pont de bateau. C’est la fête. Les marins dansent. Ils boivent, rient, s’enivrent.

L’adolescent lui, a les yeux fermés et il est isolé à la proue du bateau. Il laisse le vent lui caresser la tête, et c’est comme si la main de sa mère le caressait à nouveau. Il s’enivre de l’odeur de la mer. Il danse au gré du son des vagues. Il est bien, serein.

Il ne pense pas à son père disparu quelque part au fond de cet océan. Il ne pense pas à sa mère, seule et abandonnée sur un port, un matin, alors qu’elle voulait le marier. Alors qu’ainsi il lui aurait donné de l’argent, une vie, un confort.

Il ne pense à rien. Il est juste bien, là, même s’il ne comprend pas vraiment pourquoi. Il ne veut plus du goût du sel, il ne veut plus de bras qui le capturent. Il ne sait pas ce qu’il veut, mais il le cherche.

Quand il rouvre les yeux, c’est parce que l’air semble soudain plus lourd.

La première chose qu’il remarque c’est que le ciel a avalé les nuages dans un tourbillon de ténèbres.

Ensuite, il sent les remous du bateau qui ne sont plus des remous mais de violents à-coups.

Enfin, il entend les cris.

On s’agite, on s’affole. On a oublié les rires, on hurle.

Toute cette agitation semble bien vaine.

Quelques instants plus tard, le bateau est pulvérisé par une vague plus violente que les autres.

Et l’adolescent qui n’en est plus vraiment un tombe à l’eau.

Le silence.

Les abysses.

 

C’est cette nuit-là qu’il la rencontra. Cette étrange créature qui le ramena au bord de l’eau. Sur le port. Qui le ramena à la vie. Une étrange créature dont il ne reste dans ses rêves qu’une infinie volupté et une grande beauté.

 

C’est alors que je la vois.

Elle est là, en haut d’une vague et me regarde avec un sourire étrange au coin des lèvres.

Elle est là.

La créature à qui je dois la vie. L’union parfaite entre l’humanité et l’animalité. Un buste humain et une queue de poisson.

Je m’approche alors que les vagues essayent de m’en empêcher, alors que le vent me gifle, alors que le sel essaye de m’aveugler.

Sa beauté est inégalable. Ses cheveux sont faits d’écume et sont secoués par le vent. Sa queue semble faite d’algues qui s’entremêlent en un parfait amalgame vivant. Son corps même semble fait d’eau, son regard de deux perles.

A cet instant, il n’existe plus rien d’autre que nos deux corps en attraction l’un de l’autre. Que nos deux regards aimantés. Que mon cœur qui se perd à la vue de cette créature.

 

Nous nous abandonnons dans une étreinte qui a la saveur de l’éternité.

 

C’est lorsque nos corps se séparent que je comprends.

Je comprends alors les marins antiques séduits et disparus au fin fond de l’océan. Ceux qui n’avaient pas Ulysse pour compagnon de voyage. Je comprends les tempêtes et les pertes humaines. Elles ne sont pas toutes dues à la violence des éléments. Je comprends mon propre égarement là, seul, au milieu de partout.

C’est lorsque ce mirage se disloque que je sens les abysses s’emparer de mon être tout entier.

Les cheveux redeviennent écume, le corps eau, la queue algue et les yeux perles.

Mon fantasme redevient sel. Mes illusions sont noyées.

C’est lorsque je me sens irrémédiablement rendu à la mer qui, au fin fond de mon âme, fut toujours ma mère, que je prends conscience de l’amour que je lui portais.

En elle, il n’était pas question d’aventure, d’ailleurs, de rêve et d’espoir, de père perdu, ni de mère délaissée pour fuir une prétendante. Non, d’autre chose qui est peut-être un peu tout ça à la fois. Lorsque je me laisse aller aux ténèbres et à la perdition, je prends conscience que la mer était pour moi le plus grand synonyme du mot Liberté.

Il y avait dans sa grandeur une raison de vivre plus importante que toute autre.

Aussi, en confirmation à cela, alors que je disparais à jamais au fond de l’océan, c’est l’image de la créature aimée l’espace d’une étreinte qui m’accompagne.

Une sirène oui.

Mais pas celle des légendes, mythes et contes, non.

Pas une séductrice comme les décrivent les marins au comptoir d’un bistrot, un soir de mer agitée …

Pas une femme.

 

Un homme.

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