Les gagnants du concours de réécriture de conte

organisé avec Gallimard Jeunesse en décembre 2013

 

De l’obscurité à la lumière

Le choix de la Belle

(La Belle et la Bête)

de Noémie Barreiros

 

Je fuis loin de la Bête. Je fuis loin de son regard implorant, de son regard humain, trop humain. Car ils se trompent, ceux qui le désignent avec mépris, du bout des lèvres, comme on fait un aveu ignominieux. La Bête est bien plus humaine qu’ils ne le seront jamais. Eux dissimulent habilement leur bête derrière des manières raffinées, tandis que lui la porte sur son visage pour en libérer son cœur. Et quand je regarde sa figure, je ne vois pas le monstre dont ils se rient, mais un homme marqué jusqu’au sang par son passé.

Alors je fuis, non pas ses traits difformes, comme il semble le croire, mais la prison qu’il érige autour de moi depuis trois longs mois. Il croit que mon amour le sauvera, il me supplie de lui accorder ma main. Mais je ne veux pas du mariage, je ne l’ai jamais voulu. Je voudrais entrer à l’École normale supérieure de jeunes filles de Sèvres et devenir professeure. Je n’aurai qu’un amant, l’enseignement, et une seule passion, la littérature. Je sais que mon père me soutient, et qu’il ne me forcera pas à forger mes propres chaînes, comme mes deux sœurs qui enfouissent leur avenir sous la poussière de leurs idéaux aveugles. Ces idéaux leur ont été assignés par d’autres, et pourtant elles s’y abîment sans hésitation, elles serrent contre leur poitrine les roses de l’amour, à s’en perforer le cœur.

Une rose, voilà où tout a commencé. J’avais demandé une rose à mon père, pour ne pas contrarier mes sœurs, alors que je n’avais besoin de rien de plus que son affection. Pourquoi n’a-t-il pas renoncé devant l’effroyable demeure de la Bête ? Pourquoi a-t-il cueilli cette rose, au risque de susciter le courroux de ce reclus haï des hommes ? La réponse, je la connais bien sûr, puisqu’elle est aussi la raison pour laquelle j’ai proposé ma vie en échange de celle de mon père, sans la moindre hésitation. Par amour.

Si je continue de courir à travers les bois enneigés, si mes pieds gelés s’élancent avec toujours plus de vigueur, c’est parce que je sais qu’il ne me tuera point. La Bête a fini par m’aimer, plus qu’aucun homme n’aurait jamais été capable de le faire. Je sais qu’il m’a laissée partir, et qu’il ne fera aucun mal à ma famille. Je ne cours aucun risque, et je m’apprête à retrouver mon père, comme je le désire depuis si longtemps. Alors pourquoi ai-je si mal ? Pourquoi mon cœur se fend-il un peu plus à chaque pas ? Pourquoi ai-je l’impression que le sel de mes larmes consume les chairs de cette blessure ouverte ?

Oh, je sais ce que l’on me répondrait. Mais je ne veux pas l’entendre. Je refuse de finir comme Séverine, dans ce roman-feuilleton publié récemment dans la Vie populaire. A-t-elle continué de croire à l’amour, alors que la lame de son amant s’enfonçait dans sa poitrine ? Jacques pensait que l’amour avait vaincu ses pulsions de mort, que la tendresse avait terrassé la bête qui vivait en lui. Mais il avait déjà perdu son cœur, ce jour où la Lison avait poussé son dernier râle. Comment croire à l’amour d’un homme qui préfère une machine à son amante ? La véritable question, ma question personnelle, est peut-être plutôt : comment croire à l’amour d’un homme ? Comment croire qu’un amour humain sera capable de durer toute une vie, que les mailles argentées du mariage ne se teinteront pas de rouille ? Malgré moi, j’écoute la petite voix qui me murmure : et l’amour d’une Bête, peut-on y croire ?

Tout mon être me crie que oui. Il a été si prévenant à mon égard, que j’en oubliais parfois mon statut de prisonnière. Il voulait exaucer le moindre de mes désirs, il voulait me rendre heureuse, au mépris de son propre bonheur. Sans doute ne désirait-il rien tant que d’être aimé, mais je défie tous ceux qui le jugeraient pour cela d’égaler le centième de sa bonté. Je n’ai jamais vu autant de douleur dans un être, et pourtant je n’ai jamais perçu avec autant d’acuité cet appel désespéré de l’Autre. La Bête offrait son âme tout entière, ouvrait son cœur comme un enfant ignorant du mal. Mais il connaissait mieux que personne ce mal incrusté dans chacune de ses cicatrices, couvant sous chaque boursouflure de sa peau. On l’avait torturé, brisé, réduit à l’état de bête, avant de le laisser pour mort. Jaloux de sa fortune, ceux qui méritaient bien mieux que lui le nom de bêtes avaient rendu son apparence monstrueuse, pour qu’il ne soit plus jamais aimé.

Les arbres ont cessé de défiler autour de moi. Je n’entends plus que mon souffle lourd, haché. Si le paysage est si flou, peut-être est-ce la faute des larmes qui embuent ma vue. Je me suis arrêtée. Je me suis arrêtée pour mieux écouter mes pensées, ces pensées qui me font honte.

Leur ai-je donc donné raison ? Ai-je encore une fois prouvé que la Bête ne saurait être aimée ? Voilà que je cours loin de lui, et que j’évoque déjà son souvenir au passé. Je voudrais m’écrier que son visage n’est pas la raison de ma fuite, mais je me mentirais à moi-même. Il est une chose dans sa figure qui me fait détourner le regard, mais ce n’est pas sa difformité. C’est son regard d’encre, tourmenté par la haine et l’amour, consumé par la peur et le désir. Parce que je ne peux m’y plonger sans y sombrer, sans me noyer dans une obscurité jetée par l’ombre du mariage. Mais en fuyant la prison de l’hymen, ne suis-je pas en train de me précipiter derrière les barreaux du regret et de la nostalgie ? En cherchant à contrôler mon avenir, ne vais-je pas être enchaînée par mon passé ? Comme Jacques Lantier, dont chaque pas est alourdi par le poids de l’hérédité, vais-je traîner derrière moi le boulet d’un amour nié ?

Je n’ai plus la force ni l’envie d’ignorer la blessure de mon cœur. Oui, je suis tombée amoureuse de la Bête, de ses traits tordus par la souffrance, de son âme meurtrie, avide d’amour. Oui, la Belle aime la Bête, en dépit de tout, en dépit du monde. Et alors que je comprends cela, je me rends compte que je ne pourrai pas m’éloigner d’avantage. Déjà, je me retourne, et je cherche à apercevoir le sinistre château qui renferme la plus belle des âmes. Mais je suis bien trop loin, et il me faut courir, courir encore pour réparer mes erreurs. Que fait donc la Bête ? Est-il brisé par ma fuite ? A-t-il perdu tout espoir en l’Autre, lui qui s’était autorisé à aimer de toute son âme ?

Terrifiée par la réponse à ces questions, je m’élance de plus belle, à en perdre haleine. Ignorant la brûlure que m’inflige chaque respiration, je cours toujours plus vite, soutenue par la certitude d’avoir fait le bon choix. Ma course a-t-elle duré plusieurs minutes, ou plusieurs heures ? Je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est que j’ai fini par franchir l’immense portail noir, encore ouvert – sur l’espoir de me voir revenir ? Je remonte à présent l’allée avec les dernières forces qui me restent, interrogeant fébrilement mon esprit pour tenter de deviner où se trouve la Bête. Mais c’est inutile. Une longue forme noire gît dans la neige, telle une croix dissonante dans cet endroit déserté par la foi.

Je me précipite à ses côtés, murmurant des prières qui ne rencontrent aucun écho dans mon cœur. Son visage est froid entre mes mains, si froid que je crains de le voir figé pour l’éternité. Et pourtant, ses yeux sombres finissent par s’entrouvrir, brillant comme des perles de vie au milieu de l’immensité immaculée. Quelques mots s’échappent difficilement de ses lèvres engourdies par le froid, portés par son souffle glacé.

– J’ai cru vous avoir perdue.

Sa voix d’outre-tombe me fait frémir. À quel point avait-il été proche de la mort ? Et si je n’avais pas fait demi-tour ? Et si j’étais arrivée trop tard, que se serait-il passé ? Horrifiée par les réponses que je n’ose formuler, je m’empresse de l’interroger :

– Pourquoi avez-vous fait cela ?

Mon ton est accusateur, et la colère et la panique enserrant ma poitrine rendent ma voix aiguë. Mais il ne s’en formalise pas. Avec un faible sourire, il me tend la main pour que je l’aide à se redresser. Son regard incertain vacille un instant, luttant contre les ténèbres qui cherchent à l’étreindre une dernière fois. Dans un ultime sursaut de sa volonté, il braque son regard sur mon visage, tel le noyé qui s’accroche à une bouée de toute la force de son âme.  

– J’ai voulu glacer mon cœur. Je me suis dit que la neige éteindrait la passion. Mais je me trompais.

Sa voix est plus assurée, mais elle semble encore résonner à mille lieues de moi. Devant mon silence, il continue de parler, comme si les mots étaient porteurs d’une magie insoupçonnée.

– Pourquoi pleurez-vous, Belle ? Vous êtes là, et je suis heureux. Vous n’avez pas besoin de m’aimer, il suffisait que je vous aime. Vous m’avez mené de l’obscurité à la lumière, je n’ai pas le droit de vous demander quelque chose de plus.

Je pose mes lèvres sur les siennes, pour qu’il comprenne ce que je suis incapable de lui dire. Sa bonté est presque douloureuse à contempler, pour un être comme moi, dont la bête est demeurée invisible. C’est mon âme qu’il a menée de l’obscurité à la lumière. Il mérite tant d’être aimé que je crains de ne pas lui suffire. Mais lorsque je recule pour observer son visage, j’y lis une joie si immense qu’elle en devient ineffable. L’amour et le bonheur l’ont transfiguré, au point d’estomper les cicatrices qui ravagent chaque centimètre de sa peau. Seul subsiste son regard, luisant d’un bonheur incommensurable, un bonheur trop à l’étroit qui déborde et humidifie ses joues, avant de toucher tous les êtres qui l’entourent. Aussi, lorsqu’il me demande d’une voix brisée par l’émotion : « Suis-je devenu beau, comme le crapaud embrassé par la princesse ? » je n’ai qu’une réponse à faire, sans doute la plus sincère de toute mon existence :

– Le plus beau de tous. 

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