Les gagnants du concours de réécriture de conte

organisé avec Gallimard Jeunesse en décembre 2013

 

Lettre à mon Prince…

(La Petite Sirène)

d'Alice Carré

 


2080 – L’Espace


Cachée derrière cet astre que vous, Terriens, appelez Lune, il m’est interdit de t’approcher.

Je nage en l’espace comme en un océan. Et j’observe de loin cette planète bleue aux reliefs ocres et aux boules de foudre qui tourbillonnent et gravitent autour d’elles. Ta planète. Ta maison.

Je le sais car tes yeux ne regardent qu’elle, attirés par la lumière. Je l’aime parce que tu l’aimes mais je la jalouse aussi, car c’est elle sur laquelle tes yeux sont rivés.

Moi, j’habite l’océan d’étoiles et de ténèbres derrière ton navire. Je suis une silhouette solitaire qui tente de survivre, cachée sur la Lune. J’habite cette obscurité car ma planète a disparue. Elle s’est brisée en un milliard d’étoiles, formant une poudre tellement fine qu’elle fut impossible à reconstituer.

Règle numéro une de survie pour notre peuple : interdiction de nous montrer aux yeux des Princes que les terriens envoient. Avec mes soeurs, nous contemplons souvent leurs arrivées, de loin et en cachette. Leurs vaisseaux sont faits de taule et de feu, silencieux et pourtant, ils grouillent de vie sous leur épaisse carcasse.

Alors qu’ici, tout est tellement calme…

Nous, notre foyer n’est qu’un océan de ténèbres, pétri de silence et de rocailles. La face cachée de la Lune veille sur notre peuple, nous aime et nous protège du regard des terriens.

*

Quand je t’ai vu pour la première fois, mes soeurs m’ont expliqué que les terriens ne restaient jamais très longtemps à voguer dans ces eaux houleuses qui n’étaient pas leurs. Qu’ils avaient les yeux rivés sur leur planète-mère. Cet orbe bleu, lisse, et bienveillant les appelle constamment.

Elles m’ont dit que parfois, les Princes se perdaient aussi dans l’océan. Naufragés, leurs dépouilles jamais ne tombaient en poussière, contrairement aux nôtres.

Deux pieds, deux mains, un corps et des yeux, nous nous ressemblons tellement, physiquement, qu’il est difficile d’imaginer les différences entre nos deux espèces… Seul l’usage de ce que vous appelez la
voix nous distingue. Privée de bouche, comme mes soeurs, je regarde, fascinée, tes lèvres bouger à travers le casque de cette armure qui te maintient en vie. Dans notre océan de silence, c’est une autre différence qui nous sépare.

« Les Princes de la Terre peuvent embrasser les Princesses. Les chérir et leur sourire » m’instruit ma soeur aînée.

Comme elle a été la première à pouvoir observer de loin les Princes et les Princesses, je la crois volontiers. C’est étrange, mais ça me plairait, d’avoir une bouche sur laquelle tes lèvres se poseraient.

Je rêve les yeux grands ouverts, alors que dehors, tu t’affaires à pianoter sur une de tes étranges machines. Je suis amoureuse. Je veux te voir. De plus près. Et peut être te voler un baiser ?

*

Je t’ai d’abord observé de loin, secrète et fascinée. Quand tu sortais de ton vaisseau, tu voltigeais avec tant d’insouciance que je voulais valser à tes côtés.

Alors, à ta cinquième sortie, je me suis approchée. Pour toi, j’ai désobéi aux règles, trahi mon peuple. Et j’ai percé la surface des ténèbres pour t’apparaître.

Mais tu ne m’as jamais vue. Jamais reconnue, moi qui t’observe depuis si longtemps. C’est la faute de cette combinaison blanche et de ce casque qui brouillent ta vision et engourdissent ton corps.

A travers toute cette armure, j’ai pu distinguer ta lumineuse chevelure. Tes yeux étaient magnifiques. De la couleur de ta planète-mère. Ton regard, un brin mélancolique, pétillait comme ces orages qui apparaissent à la surface de la Terre.

Ma main a frôlé ton armure. Un frisson t’a échappé, alors que tu me fixais sans me voir. Puis, alors que je me penchais, tu t’es détourné de moi, pour redevenir prisonnier de ton navire d’acier.

Si j’avais eu une bouche, une voix pour hurler, ce serait ton nom que j’aurais prononcé. J’aurais crié que je t’aimais, mon doux Prince. Mais les sons ne peuvent voyager dans l’océan qui nous sépare. Et je n’ai pas de bouche.

Le cri de mon coeur est perceptible par moi seule car personne ne le comprend.

Si j’étais née humaine, peut être m’aurais-tu remarquée ? Si j’étais née humaine, j’aurais pu pleurer et retenir ton attention.

*

Les autres fois, je suis restée à distance, tu n’étais pas seul. Une Princesse t’avait rejoint dans les étoiles.
Tes yeux lâchent un peu plus ta planète pour se poser sur elle, au point que tu en oublies tout : les risques de ta mission, les dangers de mon océan qui parait si calme mais qui se déchaîne en quelques secondes à peine.

« C’est ainsi que l’on retrouve les Princes échoués et sans vie. » murmure ma soeur aînée, à la manière d’un prophète.

Alors que je gravite autour de toi, je vois le fil qui te relie à ton navire se briser. Je perçois le son des battements de ton coeur qui s’affole. Ta respiration se fait plus haletante. Le sang te monte aux oreilles. La Princesse tente de te rattraper, mais ton corps semble préférer s’éloigner. Il se rapproche de moi et de ma cachette.

Je m’avance vers toi et je t’enlace. Il ne t’arrivera rien, je te le promets. Et tout se fige. Ensemble, enfin, nos coeurs battent à l’unisson. Mon si beau Prince est dans mes bras et je vais le sauver. Dans son armure d’un blanc immaculé, mon Prince ne bouge plus. Et nous restons enlacés, tourbillonnants dans l’océan. Enfin seuls.

Je crois qu’enfin, nos regards se croisent et s’accrochent. Si j’avais une bouche, je te sourirais. Si j’avais une voix, je te murmurerais à l’oreille combien je t’aime.

Le moment d’éternité durant lequel je crois tout possible se prolonge. Puis une main gantée vient t’arracher à moi et te ramener à ton navire. Elle ramène ta conscience au rivage et tu oublies notre rencontre, alors
qu’elle t’arrache jalousement à moi, ta Princesse.

Sans me remarquer, elle s’éloigne déjà et les étoiles autour de moi, soudain, me paraissent moins brillantes.
L’humaine pleure et t’agrippe, soulagée. Et au fond de moi, je sais qu’elle ne laissera plus jamais nos chemins se croiser.

Jamais.

*

Cognant à la fenêtre de ton navire, je tente d’attirer ton attention. Tant pis pour les règles enfreintes. Mon coeur saigne. C’est moi qui t’ai sauvé, pas elle.

Tu te tournes dans ma direction, mais je suis transparente à tes yeux. Tu ne vois que cette fichue planète dont tu es originaire. Et je sens les forces m’abandonner.

Je suis un fantôme qui ne parvient pas à accrocher ton regard. Toi, l’amoureux de la Terre. Tu ne vois plus que ta planète, et cette femme qui t’a extirpé de mon océan. Tu ne m’aimes pas. Les ténèbres de mon monde te fascinent mais te font également peur.

Mes soeurs m’encouragent à fracasser les vitres de ton fragile navire, à briser ton corps comme tu as brisé mon coeur, mais je ne peux me résoudre à te faire du mal.

Je t’aime.

Pourquoi est-ce que tu ne le réalises pas ?

*

Lorsque tu quittes le navire, en la compagnie de ta Princesse, je sais que plus jamais je ne pourrais te revoir.

Avec toi, tu emmènes les fragments de mon coeur, et le reste de ce qui me maintenait encore en vie. L’espoir.

Pour suivre le vaisseau qui t’entraîne dans une nouvelle vie, je me transforme en poussière d’étoile. Je cesse d’exister alors que la chaleur du Soleil m’enlace et me consume. Et je n’ai plus qu’un seul souhait :

« S’il vous plaît, faites de je renaisse en humaine. »

Et que quelqu’un puisse enfin m’aimer telle que je suis.

 

FIN

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