Les gagnants du concours de réécriture de conte

organisé avec Gallimard Jeunesse en décembre 2013

 

Chanter comme un pinson

(La petite sirène)

de Manuela de Seltz

 

 

New York. 2013.

Je sors de l’hôtel en essayant de fendre la foule qui tente de me toucher. Tous ces gens, tous ces cris, ces hurlements. J’en ai mal aux oreilles, à la tête. Tant d’hystérie à mon passage, ça frôle parfois le ridicule. Là, ils doivent bien être des milliers. Pourquoi ? Qu’ai-je de plus que les autres ? A les entendre, j’ai une voix merveilleuse, hors du commun, sublime. La voix la plus envoûtante au monde, selon les professionnels de la musique. Certes, cela vient contrebalancer mon physique somme toute assez commun. Ni grande ni petite, ni mince ni ronde, ni belle ni laide. Si je n’étais pas Ariel Fish, personne ne se retournerait sur moi dans la rue.

Finalement, au bout d’une dizaine de minutes, je réussis à rejoindre Salem, mon agent, dans l’immense limousine noire qui m’attend devant l’entrée. Au bord de l’apoplexie, je m’effondre sur le siège en cuir, harassée, les cheveux en bataille et le souffle court. Compatissante, elle pose une main rassurante sur mon genou.

« Allez ma petite, il faut souffrir pour être glorifiée ! »

Si elle savait comme je me fiche de la gloire, des paillettes, des soirées mondaines ou des concerts. Si elle savait comme j’aspire à une vie simple, emplie de calme et d’amour. Je suis née dans un petit village perdu au fin fond de la campagne. J’ai toujours gambadé à l’air libre, trait les vaches de la ferme familiale. Je suis la petite dernière d’une grande famille. J’ai 4 sœurs que j’aime plus que tout au monde. Avec nostalgie, je me souviens des jours passés à récolter les blés et le maïs, à faire paître les chèvres, à courir avec les chiens dans la forêt adjacente, à cueillir les pommes pour que maman nous fasse la meilleure tarte aux pommes du coin. C’était une belle vie. Insouciante. Pleine d’amour, de rires, de gaieté. Le soir venu, après le dîner, nous nous installions devant la cheminée et maman nous racontait des histoires. Papa, installé avec son cigare devant la fenêtre, l’écoutait avec attention, un demi-sourire teinté de fierté et d’amour collé sur le visage. Parfois, maman levait la tête vers lui et l’enveloppait d’un regard doux et aimant. Parfois, je m’asseyais près de maman et je chantais. Personne ne m’applaudissait. Personne ne me bousculait. Il n’y avait alors que le plaisir d’un refrain qui s’élevait dans l’air. Voilà tout ce à quoi j’aspire. Calme et volupté. Amour et sérénité.

Et puis un jour, papa est décédé. Nous avons déménagé dans une petite ville située à des centaines de kilomètres de notre ferme. Il a fallu tout vendre. Je suis allée à l’école, comme tout le monde. J’ai appris à lire, à compter. Compter c’est important dans ce monde vénal. Au lycée, mon professeur de musique a découvert un trésor. Ma voix. Il m’a emmenée à une audition. Les producteurs m’ont de suite engagée. Ils m’ont appelée « Diamant ». On m’a juste demandé de chanter. J’ai de suite triomphé. Je n’en tire aucune gloire, juste le plaisir d’avoir permis à maman et mes sœurs de racheter la ferme et de reprendre une vie normale. Je les ai sauvées en me perdant. Aujourd’hui, je parcours la planète et me meurs à l’intérieur.

« Nous arrivons. » En effet, la limousine s’arrête devant un building. Encore une soirée pleine d’hommes en costumes qui essaieront de me séduire. Ce n’est pourtant pas moi qui les attire mais ma célébrité, ma voix. Pas ma personne. Nul ne sait ce que je suis à l’intérieur. Pas même Salem qui pourtant passe sa vie à s’occuper de moi, à m’envier aussi. Aucune relation ne peut être sincère et désintéressée dans ce milieu. Notre entrée dans la salle de réception produit le même effet qu’à chaque fois. Tout le monde se tait. Les yeux sont rivés sur moi. Ils m’admirent. Ils m’envient. Mais en même temps ils me détestent. Et comme à chaque fois, au bout de quelques secondes, la vie reprend son cours normal. Chacun retourne à sa conversation, à son verre, à son rire. Je peux souffler. Aller au bar me faire servir un verre. J’ai besoin d’un peu de chaleur. Salem est en grande conversation avec un acteur connu.

Je m’assieds au bar. Seule. Comme très souvent. Car la célébrité n’assure ni véritable amitié ni amour. Car seuls les loups aux dents acérées osent m’approcher.

« Regarde-les. Ils ne sont pas pitoyables ? A parader, à exposer leurs vêtements hors de prix, leurs bijoux qui pourraient nourrir des milliers d’enfants dans le monde ? Je les exècre. » La voix a surgi de nulle part. Un bel inconnu s’est assis à côté de moi. « Toi aussi tu es seule ? » J’acquiesce. « Je n’aime pas ce monde, ces gens. J’y suis parce que mon père m’y oblige. Un jour, je devrai reprendre son royaume comme il dit. Sa fortune. » J’ose à peine le regarder. Ses grands yeux verts me troublent. Sa voix provoque en moi des ondes de plaisir. Mon cœur s’est arrêté de battre depuis un moment. Je vois flou. Je suis dans du coton. « Tu n’as pas de langue ? » Je secoue la tête. « Je m’appelle Johan et toi ? » Je ne réponds toujours pas. J’en suis bien incapable. Toutes mes capacités m’ont quittée. J’entends des oiseaux qui chantent dans ma tête. Serait-ce cela, l’amour ? Ce que je lis dans mes contes, le soir, quand je suis seule dans le noir. Il éclate de rire, visiblement amusé par mon mutisme.

« Je vais t’appeler Pinson alors. » S’il savait.

« Regarde-moi s’il te plait. »

Mon cœur fait des bonds. J’ose affronter son regard et quand mes yeux plongent dans les siens, je sais. C’est Lui. Celui que j’attendais. Celui dont je rêvais la nuit, le jour aussi. Je ne suis plus rien. Juste le fantôme qui se nourrira de son amour.

« Pinson. » Il prend ma main dans la sienne et mon cœur se liquéfie.

« Partons. Viens, je t’emmène. Prenons la poudre d’escampette. Et l’espace d’une nuit, soyons nous-mêmes. »

Un sourire se forme sur ses lèvres. Je ne me pose aucune question. J’ai compris que ce sera la soirée de ma vie. Celle que je n’ai pas le droit de rater. Celle du bonheur. Alors je souris, je lui souris. Je serre sa main plus fort et me lève. L’espace de ces quelques secondes, le monde extérieur a disparu. Il n’y a plus que nous deux.

Doucement, nous nous éclipsons. Dans l’ascenseur, nous éclatons de rire. Il me regarde tendrement et me dit « Tu as un beau rire. J’aimerais l’entendre souvent ce soir, petit pinson. » Sa main caresse mes cheveux. « Tu es belle. » murmure-t-il. Son regard part dans le vague. Son sourire se fait plus triste et mon cœur se serre douloureusement.

« Ce soir c’est notre soir. » L’ascenseur s’est arrêté et la porte s’ouvre sur notre soirée.

« Viens. Allons acheter un jean et un tee-shirt. Là où je t’emmène, nul besoin de robe de soirée ou de smoking, pinson. » Il m’entraine alors vers la sortie. Sur la Vème avenue, il n’y a pas de friperie. Mais le taxi nous emmène vers Greenwich. J’ai posé ma tête sur son épaule. C’est comme une évidence. Une parenthèse. Un moment de volupté. Ma dernière chanson s’élève alors dans l’habitacle du taxi jaune. Johan caresse mes cheveux. Je sens son souffle près de mon oreille. 

« Ecoute-la. Sa voix est merveilleuse. J’envie tant sa liberté. » Si tu savais…

Sa main a emprisonné la mienne. Le taxi s’arrête. Nous sommes arrivés. Comme des enfants, nous sortons en courant du taxi et rentrons dans la première boutique. Chacun se dirige vers son rayon. Mais nous ne nous quittons pas des yeux. Il me couve d’amour. Je saute dans le premier jean venu, passe un sweat beige et le rejoins à la caisse. Nous ne payons pas. Nous échangeons ces fripes contre son costume et ma robe Givenchy. La caissière sourit. Et elle peut.

« Viens, allons dîner. » Johan m’entraine de l’autre côté de la rue. Dans un boui-boui. Une espèce de bouge informe. « Ils servent les meilleurs hamburgers de tout Manhattan ! » S’il le dit. Je le suivrai n’importe où de toute façon.

Nous nous installons. Nos yeux et nos mains ne se quittent plus. Il me raconte sa vie. Son enfance trop dorée. Ses rêves. Ses espoirs. Je souris. Parfois il me pose une question, je secoue la tête pour lui répondre. Oui. Non. Il rit souvent. Ses yeux brillent. Son visage s’éteint ou s’anime tour à tour.

Il est l’héritier d’un empire. Il n’a aucune emprise sur sa vie. Nous nous ressemblons beaucoup.

Une miette est restée collée au coin de sa bouche. Tendrement, je passe mon doigt sur sa lèvre pour lui enlever. Il embrasse ma main. Puis la serre et se lève.

« Viens, partons. Il nous reste encore un peu de temps avant que le jour ne se lève. » J’ai l’impression d’être Cendrillon. Nous déambulons dans les rues, main dans la main. Nul besoin de parler. Parfois il s’arrête et embrasse mes cheveux. « Tu sens bon. »

Central Park. Le pont des amoureux. « Tu es une princesse. Tu mérites tellement mieux que moi, Pinson. » Sa bouche se pose sur la mienne. Elle est douce. Sa langue cherche la mienne. Je crois que je vais défaillir. Des centaines d’oiseaux chantent dans ma tête. Je suis heureuse.

Nous passons des heures assis au pied du Belvedere Castle. Il parle. Je l’écoute. Nous sourions. Je crois que c’est le début d’une belle histoire.

Quand les premiers rayons du soleil pointent leur nez, il se lève et me dit : « Viens, suis-moi. Ce sera la dernière destination de notre nuit. »

Il m’entraine alors vers un immense building. « Chez moi. » Glisse-t-il. Sa main dans la mienne, nous prenons l’ascenseur.

Nous arrivons sur le toit. Le panorama est merveilleux. Nous avançons vers le bord. « Fais attention. »

Il m’enlace. Je pose ma tête sur son épaule. Le soleil se lève sur la ville. Les couleurs. Le calme. La sérénité. Tout est sublime.

« Pinson. Aujourd’hui je me marie. La fête, c’était en mon honneur. Mon père m’oblige à épouser cette fille de riche. Je n’ai rien à dire. Ma vie ne m’appartient pas. »

Je me tourne vers lui et l’embrasse. Sentir ses bras autour de moi, sa bouche sur la mienne. Cela suffit à mon bonheur. Mais puisque ce soir il dormira avec une autre…

J’ose enfin lever les yeux sur lui et lui dire « Je t’aime. Merci.» Je m’arrache à ses bras, enjambe la rambarde et saute.

L’amour et la liberté ont toujours un prix.

 

 

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